Une polémique récente secoue le gouvernement au sujet du statut juridique des beaux-parents dans les familles recomposées et, par extension, dans les couples de personnes du même sexe. Une ministre, toujours présentée comme catholique fervente, s’indigne à l’idée de voir reconnu un quelconque statut légal à des femmes ou des hommes qui élèvent des enfants dans le respect des lois républicaines. Pourquoi ? Parce que la proposition de loi ouvrirait cette reconnaissance aux conjoints de couple recomposé (passe encore, malgré le divorce qui reste un « péché » !), mais pis que cela, il le donnerait aussi aux conjoints de couple homosexuel. Horreur et damnation ! La controverse m’a fait réfléchir sur le couple, le mariage, Dieu et l’origine de l’Humanité.
Je m’explique :
Au commencement, selon la Genèse, Dieu créa le ciel et la terre et tous les êtres vivants. Sur une terre enfin émergée de l’eau, Il place donc la végétation, les insectes et toutes les bestioles qui nagent, qui rampent et qui volent. Puis Dieu décide de placer dans Sa création une créature particulière puisqu’elle est, selon le récit fondateur, créé à Son image et selon Sa ressemblance : c’est de l’Homme dont il s’agit et Dieu l’installe donc sur la terre. La mission de l’Homme est de parachever l’œuvre entreprise par le Créateur. Dieu assigne à Sa créature une mission spécifique : Elle devra croître et se multiplier pour dominer la création tout entière… et Dieu confie donc à l’Homme l’intendance de tout ce qu’il a laborieusement créé puis Il dit : « maintenant Je peux me reposer ! »
Le mythe initial n’est pas univoque ; Ainsi dans le second récit de la création, l’Homme qui nait de la poussière est vivifié par le souffle de Dieu. Il commence par nommer chaque chose et chaque être vivant. Nous savons combien, pour l’auteur ancien et la tradition juive, le fait de prononcer un nom pose celui qui sait en situation de domination sur celle ou celui qui est nommé. « En prononçant le nom de l’autre, je pose une main invisible sur lui et j’en fais un sujet. » Or cet être primordial modelé par Dieu lui-même pour parachever le dessein divin sur la création toute entière, l’Homme, personne ne le nomme, pas même Dieu qui pourtant l’a extirpé du néant pour lui donner la vie.
Dieu constate qu’après s’être approprié toutes les créatures en les nommant, l’Homme n’est pas encore satisfait et qu’il lui manque un alter-ego à sa mesure pour s’épanouir. C’est ainsi que le récit poético-mythique de la création d’un second être créé à partir du premier fait son apparition. Ce récit peut paraître contradictoire par rapport à la première version proposée quelques versets plus haut… Mais qu’importe, parions que l’auteur biblique construit son récit pour nous aider à penser. Dans cette seconde version, d’un être unique et esseulé, Dieu en confectionne deux. ! De l’un, il extrait l’autre et, parce qu’ils sont ainsi issus l’un de l’autre, ils se reconnaissent mutuellement. Adam a engendré Eve… Et Adam de s’écrier, stupéfait, « pour le coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair ! ». Lui qui a découvert toutes les créatures et qui a su se les approprier en les nommant, s’étonne de cette altérité nouvelle ( ?) Adam et Eve ont conscience d’être différents mais ils savent aussi qu’ils sont faits l’un pour l’autre ! Tout est pour le mieux dans ce monde plein de douceur et de volupté, le Paradis, Jardin d’Eden…
Dans le premier récit déjà, mais plus encore dans le second, parce que l’altérité semble exclusivement fondée sur la séparation entre le masculin et le féminin, une compréhension rapide conclut : un couple assorti, c’est donc évidement un homme et une femme !
Le premier texte affirme simplement que pour être à l’image de Dieu, l’Humain est à la fois homme et femme, pluriel dès l’origine… ce qui semble communément admis aujourd’hui par toutes et tous, sans avoir fait de longues études en psychologie – la ligne de partage traversant même chacune et chacun, chaque personne humaine connait une part féminine et une part masculine ; le second souligne qu’il a un avant où l’humanité est une, sans altérité aucune (si ce n’est la diversité animale ou végétale et avec Dieu), mais qu’alors elle n’est pas pleinement elle-même et qu’elle s’affirme pleinement elle-même quand elle est forte de l’altérité qui lui permet à la fois de se reconnaitre de la même chair et, paradoxalement, de ne faire plus qu’un avec l’autre dans un après sécateur du masculin et du féminin. Où il faut, avec profit, relire le Banquet, de Platon, et constater que ce récit est proche d’une certaine histoire de moitiés d’orange…
Le croyant reçoit ces récits fondateurs pour poétiques et mythiques qu’ils soient comme un axe de réflexion posant qu’ils ne prétendent pas expliquer le comment du monde, mais plutôt permettre de s’interroger sur le pourquoi des choses et des êtres, le sens de la vie. Ils sont des jalons sur son parcours de foi.
L’homme est créé, homme et femme. Soit ! Et après ? Car enfin si Dieu a créé un seul homme, le mâle Adam (le terreux, celui qui est issu de la glèbe), et une seule femme, la femelle Eve (la vivante, dans un même jet[1] ou en l’extrayant du côté du mâle assoupi[2]), au commencement, il s’en suit qu’ils ont des enfants. D’accord, jusque là, il n’y a pas de problème majeur ! Mais ces enfants, avec qui font-ils des enfants ? Puisque le texte biblique nous indique qu’Eve, chassé avec Adam pour avoir voulu être l’égal de Dieu, enfante dans la douleur deux garçons, l’inceste guette… c’est le fratricide qui frappe d’abord, Caïn jaloux tuant son frère Abel. L’auteur biblique n’est pas fondamentaliste, mais philosophe et poète ! Sans en avoir l’air, revenant sur les conséquences de l’acte irréparable commis par Caïn, il suggère que le premier homme, celui dont il vient en détail de raconter la création, cet être unique voulu par Dieu n’est peut-être pas tout seul. Il ne s’émeut donc pas de la demande faite par Caïn qui a peur d’être maltraité par d’autres hommes pour avoir versé le sang de son frère Abel. Pourtant, en toute logique, qui pourrait-il bien rencontrer étant l’unique fils survivant du premier couple créé ? La perspective ouverte par Caïn laisse entrevoir d’autres humains. Cela libère et rassure le moralisateur qui se voit exempté d’expliquer comment d’une femme unique, la mère Eve, serait née la multitude des femmes et des hommes… l’honneur est sauf, il traine donc d’autres humains qui peuvent croiser les routes de nos lointains ancêtres, pour lesquels leurs filles quitteront le clan quand leurs fils s’établiront ailleurs. « C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair » - Genèse 2,24. Et l’auteur de nous rassurer sur la descendance de Caïn, comme sur la généalogie qui nous conduit doucement d’Adam à Noé en ne nous indiquant que la succession des mâles.
Les religieux, de toutes sortes, fondamentalistes attachés exclusivement à la lettre d’un texte vidé de son Esprit, y lisent un « B – A, Ba » de l’existence des hommes et des femmes ! C’est-à-dire qu’ils veulent y voir la règle intangible et irrévocable qu’un couple est toujours, nécessairement, constitué d’un homme et d’une femme ; que l’attachement d’un homme et d’une femme est insoluble et absolument durable ; que le fondement indubitable du couple est à saisir dans le « soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre » du 28ème verset du premier livre de la Bible. En arrêtant leur lecture si tôt dans la bibliothèque composite de la Parole (une soixantaine de livres), les religieux réduisent l’utilité du couple à la procréation et la valeur d’une union à la fécondité qui doit, inexorablement, en découler.
Alors que faire, et que dire, pour la multitude des femmes et des hommes qui, par un caprice de la nature ou un accident de la vie, sont dans l’incapacité de transmettre la vie reçue ? Maintenir l’effroyable tradition qui voulait y déceler le signe certain d’une malédiction divine et la révélation pour la communauté de quelques péchés, cachés des hommes, que le courroux divin venait justement sanctionné ? Pour cela, sans doute faut-il alors oublier de poursuivre la lecture du Livre. Car au fil de cette lecture, personnage après personnage, nous rencontrons tant et tant de situations qui dérogent à l’énoncé primitif. Certes, il importe aux femmes et aux hommes d’assurer leur descendance[3], mais il est aussi de nombreuses histoires où, quoi que bénit de Dieu et irréprochable, l’Homme se trouve sans enfant ; nous croisons aussi des descendances assurées selon des moyens que ces religieux trouveraient, à n’en pas douter, très immoraux : quand l’épouse stérile, ou trop âgée pour enfanter, confie une servante aux soins assidus de l’époux afin qu’elle l’assure d’un héritier, quand l’enfant né de cette union (qu’il faut bien reconnaitre adultère) est posé entre les cuisses de la femme légitime pour être reconnu sien, n’est-ce pas la légitimation des mères porteuses ?
Quand une veuve se résout à obtenir, coûte que coûte, une descendance pour son mari disparu sans enfant, en épousant le frère de celui-ci – ainsi que le lui permet la loi ancienne du peuple Hébreu ; quand n’ayant pas pu enfanter malgré plusieurs mariages successifs avec des frères tous morts sans enfant, elle finit par faire payer ses faveurs à leur père pour assurer enfin cette descendance, elle est cependant reconnu « juste » (c’est-à-dire ajusté à la volonté divine) et figure dans la généalogie de Jésus, celui qui est Christ, en bonne place avec des prostitués et des étrangères à la Loi de Moïse !
David qui aime Jonathan jusqu’à faire mettre à mort celui qui vient lui annoncer que son ami n’est plus, n’hésite pas à donner l’ordre d’abandonner Urie à l’ennemi au plus fort de la bataille afin qu’il meure pour permettre au grand roi d’obtenir les faveurs de Bethsabée… Toutes les petites histoires qui parcourent l’Histoire du peuple et sa marche avec Dieu, montrent assez que le plan divin n’est pas écrit une fois pour toute selon une belle ligne droite. L’aventure de chacune et de chacun avec Lui est unique et s’écrit, cahincaha, par touches, en courbes et chemins de traverse. Les généalogies dont les textes sont parsemés, et celles de Jésus (il y en a deux qui ne sont pas identiques !) sont, à leur manière, la reconnaissance claire que la filiation, la maternité et la paternité ne sont pas nécessairement transmis avec les liens du sang ! Ainsi il existe, dans l’Ecriture, une hérédité morale à laquelle sans doute les religieux n’entendent rien, mais qui est accessible au croyant…
Dans la tradition chrétienne, ce qui fonde le mariage en tant que tel, ce n’est pas d’abord une forme rituelle ou un acte légal, mais bel et bien le consentement entre deux personnes qui s’aiment, se le disent et s’accueillent mutuellement l’une l’autre dans le respect. Que des institutions humaines, cléricales et dogmatiques, réduisent la portée de ce consentement au seul échange entre un homme et une femme, elles le peuvent ; que de plus elles imposent que cet échange libre entre deux être tout aussi libre se fassent en présence d’un clerc et sous une forme convenue et identique pour tous, pourquoi pas ; mais qu’elles arguent pour le faire des Ecritures et d’un plan divin, il convient sinon de le dénoncer, à tout le moins de pouvoir le critiquer.
Dans le passé, plus récent, de nos sociétés prétendument morales, et judéo-chrétiennes, l’union d’une femme et d’un homme n’étaient plus tant voulus pour s’assurer une descendance que pour valoriser un patrimoine. Ce qui n’a rien de nouveau, depuis l’antiquité, le mariage est d’abord une affaire sociale et, longtemps, il n’eut de valeur que par le contrat qui liait les familles… les familles et non les époux ! Car il s’agit bien d’un accord passé entre les parents pour les enfants, parfois des années avant que ceux-ci soient même en âge de s’unir et de procréer. La forme légale du mariage relevant de l’acte notarial – qui réunit les terres, met bout-à-bout les patrimoines, consolide les positions de commerce – plus que de la bénédiction ecclésiastique ! Il faut d’ailleurs attendre le Concile de Trente, et la Contre-réforme catholique, pour trouver une forme canonique, de droit ecclésiastique, au mariage…
Aujourd’hui, et de manière récente (sans doute seulement depuis le début du 20ème siècle, et encore !), l’accent est mis sur l’amour. Sans amour, nos contemporains ont un certain mal à envisager l’union, voire simplement la cohabitation. A noter que, stricto sensu, le fait d’accueillir sous son toit un autre, quel qu’il soit, qui partage le logis, la couche et le couvert, c’est déjà un acte de consentement libre tel qu’il y a… « mariage »… pas de forme canonique, ni légale, donc pas de reconnaissance sociale valable, mais cependant mariage tout même. Ce que d’aucuns tolèrent, mais refusent catégoriquement de considérer selon sa juste valeur.
Entre un homme, marié et père de famille, qui trompe son épouse et multiplie les conquêtes et un autre, fidèle depuis de longues années, qui vit avec un compagnon, il faudrait condamner le second et absoudre le premier ?
Entre une femme qui butine, et lutine, de compagnons et concubins et une autre qui s’installe durablement avec une camarade, il faudrait sermonner la première et rejeter la seconde ?
L’important dans le mariage, c’est le consentement. Et le fondement du mariage, c’est la fidélité à l’engagement librement consenti. Ce qui reste intolérable, c’est le libertinage et l’infidélité chronique. La séductrice ou le séducteur invétéré, « pathologique », qui ne sait pas où se poser et confond vie affective et défilé du 14 juillet, quels que soient ses partenaires, celle-là ou celui-là m’interroge et m’invite à lui rappeler les fondements de l’épanouissement personnel profond. Ceux-là seront sans doute effectivement bien incapables d’assumer un rôle de parent. Mais la femme ou l’homme, fidèle et stable dans son couple, pourquoi a priori lui refuser un statut que peut-être assume déjà dans les faits auprès d’enfants nés d’une précédente union.
L’homosexualité n’est pas nouvelle et il y a depuis que l’humanité est des hommes et des femmes qui aiment d’autres hommes ou d’autres femmes. Longtemps, tant que cela n’était pas connu sur la place publique, chacune et chacun pouvait bien avoir la sexualité qu’il voulait. Par pudeur ou par hypocrisie, il était convenu que cela « n’existait pas » officiellement. Sans doute, par le passé et dans tous les milieux socioéconomiques, beaucoup auront choisi de respecter les convenances en sacrifiant à une union sans amour de laquelle même les familles auront pu se réjouir de voir naître un ou une descendante conçu par devoir. Ce n’est plus le cas en ce début de 21ème siècle, mais cela ne veut pas dire que la société soit en danger. Que les mœurs se dégradent, peut-être, mais pas du fait de l’homosexualité mieux assumée et enfin vécue au grand jour plutôt qu’en cachette.
Les églises seraient mieux inspirées de cesser leur chasse aux sorcières à l’égard des personnes homosexuelles plutôt de continuellement flatter les plus réactionnaires de leurs membres et de durcir un dogmatisme morale d’un autre âge sans fondement pastoral ni grande tenue théologique.
Eric
[1] Premier récit de création en Genèse 1,26 et suivant… sixième jour !
[2] Second récit de création en Genèse 2,18-25… ils étaient nus, mais n’en avaient pas honte !
[3] Surtout aux hommes d’ailleurs qui semblent redouter par-dessus tout de voir leur vertu virile s’épuiser et leur patronyme s’éteindre s’ils ne laissent un fils à la tête de leur héritage !
Commentaires