… Il prit le pain, il rendit grâce et le donna à ses disciples en disant : « Prenez et mangez en tous ceci est mon corps livré pour vous ». Puis, à la fin du repas, il prit la coupe et rendant grâce, il la donné à ses disciples en disant : « Ceci est la coupe de mon sang versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés. Faites cela en mémoire de moi ». Et Judas était là !
De mémoire, et selon les évangiles qui les rapportent ou Paul qui s’en fait l’écho, ce sont les paroles prononcées par Jésus au cours du Seder de Pessah qu’il partage avec les disciples juste avant que ne commence l’épreuve de sa Passion.
Le cœur de toute célébration chrétienne se trouve exprimé dans ces quelques lignes et par ces quelques mots : du pain et du vin, un repas, son corps et son sang en offrande et en partage… folie pour beaucoup, irrationnel pour d’autres, mensonge pour certains… admettre, avec les disciples, qu’il se noue un lien mystérieux, mais réel et fort, entre chacune et chacun d’entre nous et Lui, ce Jésus qui n’est plus, ce Christ qui est, c’est l’acte que pose le croyant quand, si longtemps après cette la Cène primordiale, il offre le pain et la coupe pour partager le corps et le sang de son Seigneur, Jésus-Christ ressuscité.
« Mangez et buvez en tous »… Jésus invite toutes celles et tous ceux qui sont là [NDLR : et les textes restent me semble-t-il assez flou sur les convives assemblés dans la chambre haute] à entrer dans l’offrande d’une action de grâce qu’ils ne saisissent certainement pas entièrement et à partager un repas auquel ils ne donnent pas encore de sens. Comment imagineraient-ils que les heures qui vont suivre seront douloureuses et violentes jusqu’à voir celui qui les restaure ce soir, mort, pendant sur le bois d’une croix parmi les criminels ?
Il dit bien : « Mangez et buvez en tous »… et Judas était là ! Jean y insiste terriblement, commençant à instruire à charge contre lui ! Judas, celui qui allait devenir la figure emblématique du traitre, est parmi les invités. Il mange le pain et boit à la coupe. Il est, comme les autres, en communion avec Jésus. Il va aller cependant au bout d’une logique que les autres ne comprendront pas ; au bout de ce qu’il croit nécessaire de faire et que Jésus n’est pas sans percevoir : « Ce que tu as à faire, va et fais le vite ». Judas sortit, il faisait nuit…
Participer à l’offrande du pain et du vin, partager ensemble le corps et le sang du Seigneur n’évitent donc pas les trahisons ou les défections… ceux-là même qui s’indignent quand, au cours du repas, au cœur du partage, Jésus annonce qu’il sera trahi bientôt, vont le laisser et fuir quand les soldats des religieux viendront l’arrêter. Ils auront disparu quand de faux témoins se presseront devant le tribunal pour faire condamner Jésus. Ils ne seront pas au pied de la croix. Ils n’iront pas contempler la pierre roulée et le tombeau vide. Ils reviendront pourtant, et comprendront plus tard. Ils reprendront le chemin, dubitatifs et pleins de questions à l’image des deux compagnons sur la route d’Emmaüs, et seront fidèles à l’enseignement reçu malgré tout. Ou plutôt, avec tout ça, avec le poids de cette humanité à la nuque raide et lente à croire !
Nous savons bien que se retrouver pour célébrer ensemble n’efface ni les inimitiés, ni l’amertume. Participer à l’offrande et au partage du repas symbolique laissé en mémorial par Jésus ne nous fait pas éviter les coups et les blessures de la vie… il se trouve, c’est toujours possible, des traitres autour de la table ; toutes celles et tous ceux qui, dans la joie et l’enthousiasme, sont unis à ce moment ne tiendront pas nécessairement face aux épreuves que le quotidien apporte et qui bousculent jusqu’à faire vaciller ce que nous pensions solidement établi sur le roc.
Qu’importe ! J’aime qu’à ce dernier repas, dans la solennité de ce Seder de Pessah, Jésus ait ainsi institué un mémorial sans faire le tri parmi les convives, ni attendre que les épreuves soient finies.
Au moment où tout va basculer et aller vers le pire, il demande à celles et ceux qui sont là et qui le suivent tant bien que mal, de participer à son offrande et au partage avec ce qu’ils sont… et Judas était là ! C’est sans exclusive, ni aucun jugement qu’il rompt le pain et fait tourner la coupe. Et tous mangent, et tous boivent, et personne ne se pose de question pour savoir si untel en est digne ou si tel autre y a droit. Pas de dogmatisme, mais un véritable élan ; pas de sectarisme, mais la fraternité… et une fraternité ouverte, global, inclusive.
Alors, ce soir, sans aller dans un lieu particulier ou participer à une célébration institutionnelle, au moment du repas, en famille ou avec des amis, faites mémoire. N’oublions ni l’offrande, ni le partage. Prenons le risque de la foi et osons instituer ce geste d’intimité avec Celui qui, parce que nous nous disons chrétiens, conduit notre vie et chemine à nos côtés dans le quotidien de notre existence.
Sans trier les convives, avec celles et ceux qui seront autour de la table, rompez le pain et rendez grâce, à voix haute en expliquant à toutes et tous pourquoi, ce soir, en ce jeudi particulier vous souhaitez entrer avec eux dans le mémorial. C’est votre témoignage qui donne à ce geste la portée de foi et le sens d’offrande instituée par Christ. Ayant rendu grâce, partager ce pain entre chacune et chacun des convives présents. Versez ensuite un verre de vin, rendez grâce à nouveau et invitez chacune et chacun à y boire une gorgée… expliquez, mettez vos mots pour dire en quoi l’offrande et le partage, modeste, de ce pain et de ce verre font sens pour vous. C’est dans l’explication que pourra donner votre foi que se forgera du sens pour celles et ceux qui peut-être ne croient pas ou ont du mal à parler de leur foi.
Soyons des témoins, humbles, fraternels.
Le carême s’achève alors que nous entrons dans le Tridium pascal. Vivons pleinement le rappel de l’institution chrétienne ce soir. Bien sûr, nous ne le ferons qu’après nous y être préparés ; offrir le pain et le vin, élever ce pain et cette coupe en action de grâce, rompre le pain, le partager, boire à la même coupe… ce n’est pas quelque chose que nous pouvons faire à la légère. Nous ne le ferions pas si nous n’y étions pas prêts ! Si nous osons rendre grâce et partager, alors nous savons que nous y trouverons la force, le courage, l’énergie pour continuer et aller de l’avant, pour avancer malgré les épreuves qui ne manqueront pas de venir, après. Nous y ferons face rassasiés et vivifiés par cet aliment et cette boisson… c’est dans cette offrande et ce partage que nous passerons, victorieux, les prochaines épreuves. N’est-ce pas aussi l’enseignement évangélique que nous confessons ?
N’attendez pas de vous trouver digne ou d’estimer, par vous-même, comprendre le mystère ! Il prit le pain, il prit la coupe, et Judas était là… Passons à l’acte et puisons la force qui
nous manque dans ce mémorial… il a été institué pour cela ! C’est en acceptant notre faiblesse, et l’incompréhension qui souvent nous envahit, que nous sommes forts. Si nous refusons le jugement, notre jugement sur les autres, acceptons de ne pas nous juger trop sévèrement nous-mêmes. Soyons inclusifs jusqu’à nous regarder nous-mêmes avec bienveillance !
C’est le Jeudi Saint. Fêtons-le dignement. Amen
Eric
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